Urgence énergétique, moment « Pearl Harbor » et État planificateur, par Cédric Chevalier – Blog de Paul Jorion

Un ami haut fonctionnaire se demandait récemment, dans cette époque où les urgences s’accumulent toujours plus, si l’État avait jamais géré autre chose que les urgences durant l’histoire. Et qui plus est, ne les avaient pas « gérées » seulement dans la débandade et l’inefficacité. Une maxime prétend que « gouverner, c’est prévoir ». Le réel semble indiquer que « gouverner, c’est ne rien prévoir ».

Aujourd’hui, face à l’urgence de la hausse très élevée des prix de l’énergie, la pensée du « chèque mazout » (fioul) règne. Tout le monde veut passer au guichet de l’État pour recevoir son chèque. Nous semblons collectivement des cigales chantant tout l’été pour ensuite crier famine, une fois la bise venue. L’État est sommé de gérer l’urgence à court terme, dans la débandade et l’inefficacité.

Songeant à cette question posée par mon ami haut fonctionnaire, j’essayais de me convaincre qu’il y avait quand même eu des décisions d’État visionnaires, à long terme, durant l’histoire. Le président américain Franklin D. Roosevelt et son programme de New Deal (un programme très improvisé mais qui créa de nombreuses institutions à long terme), la préparation des économies de guerre dans les coulisses américaines et britanniques juste avant qu’ils ne s’engagent militairement dans la Seconde guerre mondiale (programme de construction de porte-avions pour les Américains et constitution d’une force aérienne pour les Britanniques), la construction du réseau autoroutier US sous l’initiative du président américain Dwight D. Eisenhower, la construction du réseau de réacteurs nucléaires civils par le gouvernement français, la construction des écoles obligatoires au XIXe siècle, etc.

Si l’histoire de l’État semble désespérante quant à sa capacité d’action à long terme d’un point de vue empirique, des moments de lumière étatique  existent, et en tout cas, il semble impossible d’établir aucune impossibilité de principe pour qu’existe un État stratège.

Impossible non plus semble-t-il d’établir aucune supériorité des dictatures sur les démocraties quant au gouvernement du long terme. Au contraire, la science des choix rationnels a mis empiriquement en évidence les énormes biais dans la prise de décisions concentrée entre les mains d’un seul, notamment dans les dictatures. Alors oui les démocraties c’est assez « bordélique » mais in fine, il semble qu’elles prennent moins de décisions aberrantes, qu’elles font moins de « grosses conneries » qui tuent des millions de personnes, comme dans les dictatures. 

Revenons à l’urgence énergétique. Si l’Union européenne et ses États membres étaient rationnels, ils lanceraient un New Deal énergétique séance tenante, avec force milliards d’euros, pour notamment isoler tout le bâti public, tout le logement social public, imposer l’isolation des logements mis en location, et isoler par quartier les logements modestes privés, tout en imposant l’isolation des logements des ménages prospères qui ont les moyens. On réquisitionnerait les enseignants et professionnels expérimentés des métiers de l’isolation pour enseigner et on ouvrirait des milliers de places de formation pour les étudiants, avec si nécessaire des incitants financiers et non financiers (mise à disposition de logements étudiants, accès gratuit à l’alimentation, la santé, etc. pour les étudiants). On s’assurerait l’approvisionnement des matières premières nécessaires pour cet effort d’isolation, quitte à en rationner l’usage futile. La mobilisation serait générale. 

Impossible ? En principe, rien d’impossible. Cela s’appelle une « économie de guerre ». Réunir les ressources, les financements, les personnes et les « assembler » dans des lieux de production avec des savoirs techniques, c’est une planification que font les grandes entreprises comme Tesla et Amazon tous les jours. Il est amusant que certaines forces de droite se hérissent contre la planification par l’État, alors qu’elle règne en maître dans le monde oligopolistique ou monopolistique des multinationales. 

Evidemment, l’État actuel éviscéré par des décennies de néolibéralisme n’est pas à la hauteur. Il nous faudra d’abord renforcer massivement la puissance d’action de cet État exsangue. L’ironie étant que c’est précisément le néolibéralisme qui refuse la planification étatique qui a précisément agi, de manière déterminée, pour le priver de cette capacité stratégique d’action. 

Il reste vraisemblablement nécessaire d’agir également à partir de contrats publics-privés (comme aux États-Unis et au Royaume-Uni durant l’économie de guerre des années 40-45). Il faut pouvoir s’imaginer certaines scènes de l’époque. L’État américain demandait si, combien et pour quand un industriel pouvait construire des bombardiers en masse. L’industriel décrivait ce dont il a besoin pour ce faire : terrain, permis, usine, main d’œuvre, taux de profit minimal, etc. « Et voilà »,  une méga-usine était construite dans le désert. Et les bombardiers commençaient à sortir des hangars selon une cadence infernale. Si le fonctionnaire ou l’entrepreneur responsable de l’effort de guerre n’agissait pas avec suffisamment de célérité, on en prenait un autre. Avec les bonnes personnes et « carte blanche », les êtres humains sont collectivement capables de littéralement soulever des montagnes. Seul compte le résultat : le nombre de bâtiments isolés par semaine (à l’époque, ils construisaient un porte-avion par mois aux États-Unis, on a aussi les chiffres pour les avions, navires, chars, munitions, etc.). Tant que ce résultat n’est pas atteint, l’État augmente et réaffecte les moyens à disposition, on limoge les incompétents, on modifie les lois, on fait TOUT pour atteindre l’objectif fixé (ici le nombre de bâtiments isolés chaque semaine). Si un impôt de solidarité nationale est nécessaire, avec une tranche d’imposition de 90% sur les plus hauts revenus et une « excess profit tax » pour les entreprises, on les met en œuvre. La question n’est plus « que peut se fixer l’État comme objectifs avec les moyens existants ? » mais « comment fournir à l’État tous les moyens d’atteindre les objectifs fixés, peu importe ce qui s’avère démocratiquement nécessaire ? »

La différence entre les deux approches est existentielle, entre une pensée de l’impossible (« cela coûte trop cher, les gens n’en veulent pas, c’est trop rapide, la loi ne le permet pas… »), et une pensée du possible (« donnez-moi le bon levier et je soulèverai le monde »).

Il serait quand même incroyable que notre société encore plus puissante techniquement et plus riche financièrement que ces économies de guerre démocratiques, riche des expériences de succès (les « plans » des démocraties des Trente Glorieuses) et d’échec (certaines économies sous le joug soviétique) de la planification étatique, se révèle incapable d’isoler en masse, en très peu de temps, l’ensemble de son bâti. On ne comprend pas très bien où est l’obstacle technique au relèvement de ce défi par les démocraties…

Cela n’irait pas sans mal, sans heurts, bien sûr il y aurait certaines pénuries et des goulets d’étranglement. Il y aurait des tensions sur les matières premières nécessaires, des frictions sur l’emploi, certains gaspillages inévitables.

Ce raisonnement général du « possible » de l’économie de guerre vaut pour l’alimentation, la santé, la mobilité, l’équipement, la production énergétique, etc. En gros, nous avons besoin d’atteindre un taux de 5% de conversion de chaque sous-système socio-économique par an pour atteindre des objectifs de soutenabilité et de résilience à 2050. Nous avons 30 ans pour atteindre 100% de conversion. Un taux de conversion supérieur à 5% par an est meilleur bien sûr. Le plus tôt, le mieux.

La transition écologique juste a donc toujours été possible, nécessaire et souhaitable, sauf dans une vision du monde capitaliste néolibérale, éco-négationniste ou national-fasciste. Ces pensées sont des fabriques de l’impuissance.

Certains disent que la transition « c’est trop tard » et que des effondrements sont déjà en cours et inévitables. Et c’est vrai. Cette transition idéale, quand nous en avions encore le temps, et qui pouvait éviter la plupart des effondrements, elle n’est plus possible. Nous aurions suivre les conclusions du rapport Meadows en 1972. Et il y eu d’autres bifurcations ratées bien avant dans l’histoire humaine. Il reste que nous avons toujours la possibilité et donc le devoir collectif d’amortir la chute et d’augmenter la résilience autant que nous en avons les moyens. Cela passe nécessairement par une « économie de guerre ». Le survivalisme individuel ou collectif, les villes en transition ne suffiront pas. Il faut agir à l’échelle requise, soit à l’échelle régionale, étatique et supra-étatique. La question du « trop tard pour la transition » nous aveugle partiellement car tant qu’il reste à perdre il reste à agir. En outre certains choix n’en sont pas, les mêmes mesures politiques (de sobriété énergétique par exemple) sont valides et pour la mitigation et pour l’adaptation-résilience.

Si l’on ne croit pas ou plus en l’État pour ce faire (mais il faudrait avoir l’honnêteté d’envisager l’État sous une nouvelle forme ! un État métamorphosé) (c’est pourtant la puissance de la multitude la plus élevée possible), on conclut qu’il n’y a plus qu’à créer des radeaux de sauvetage locaux et communautaires. Or il n’existe pas de démonstration que l’État n’a plus aucun rôle à jouer. Éthiquement, dans le doute et vu le gain à attendre d’une action étatique, on n’a pas le droit de ne pas essayer. Monter à bord des radeaux de sauvetage alors qu’on peut encore manœuvrer le navire pour protéger bien plus de gens, est-ce juste ?

Pourquoi restons-nous si inertes alors ? Nous pourrions penser, comme pour le New Deal de Roosevelt, que nous devrons attendre les 30% de chômage, les logements invivables pendant des mois à cause de la chaleur et les files à la soupe populaire pour voir émerger des nouveaux leaders capable de saisir un « moment Pearl Harbor », donnant l’opportunité à une majorité politique désireuse d’agir sérieusement d’accéder au pouvoir. Mais le problème critique, c’est que ce moment de dramatisation sociale peut tout aussi bien faire renaitre la « bête immonde » : un nouveau populisme et de nouveaux régimes autoritaires éco-négationnistes.

Le méga feu dans les Landes cet été a offert des scènes interpellantes. Des milliers de touristes ont vécu plusieurs jours dans les fumées de l’incendie et sous une température proche de 40°C. Des milliers de personnes ont été évacuées. 20.000 ha sont partis en fumée. Des millions d’euros ont été dépensés en services de secours. Des campings ont été réduit en cendres. Des pertes touristiques sont vraisemblables cette année et les suivantes. Des pompiers ont été blessés. Mais… de manière remarquable, personne n’est mort. Dans certains campings, les vacanciers vaquaient à leurs occupations alors que les Canadairs volaient en rase-motte à 100m d’altitude. Des gens allongés sur la plage, des enfants jouant dans le sable, des baigneurs, des tours en vélo, la piscine… Quelques jours plus tard, comme « après » la pandémie, tout le monde avait l’air d’avoir tout oublié.

Ces observations témoignent de la formidable capacité d’adaptation de l’être humain aux phénomènes immédiats (plonger dans la piscine pour se rafraîchir) et à moyen terme (installer une climatisation). Celle qui nous a fait survivre jusqu’ici. Mais aussi celle qui risque de causer notre extinction car elle n’englobe pas les phénomènes qui nous menacent à long terme (sortir des énergies fossiles). Or le long terme d’hier, c’est aujourd’hui. Nous payons l’inaction du passé.

Nous en restons donc à cette question de « quelle taille le moment Pearl Harbor doit avoir pour déclencher une bifurcation » ? Sachant que même en Australie et en Californie (où il y a eu de nombreux morts et des catastrophes climatiques inouïes), on émet toujours autant, voire plus de CO2 aujourd’hui. La question se reformule froidement en « combien de morts pour que nous nous réveillions et pour que nous agissions ? »

Gaïa, le nom parfois donné au système terrestre et à la biosphère, est en train de faire monter de plus en plus vite le réglage de la « taille moyenne des événements anthropocéniques ». La fréquence, la durée et l’amplitude des catastrophes écologiques augmente à mesure que nous nous enfonçons dans l’Anthropocène. Plus les impacts augmentent en gravité, plus la question du « moment Pearl Harbor » devient brûlante.

Les bornes théoriques du « modèle du moment Pearl Harbor » sont déjà bien connues. Nous savons déjà que les événements jusqu’à présent n’ont pas déclenché ce moment. Nous ne sommes pas encore en transition. La situation continue à empirer au niveau des causes que nous devrions maîtriser. Cela nous donne donc une borne inférieure. En ce qui concerne la borne supérieure, nous pouvons prédire que si le moment Pearl Harbor a lieu après le seuil de bifurcation pour éviter l’effondrement général (un méga-événement mondial se produisant sur une période arbitrairement courte et générant plusieurs milliards de morts) alors l’effondrement général est certain et la probabilité de l’extinction humaine augmente mécaniquement. Se réveiller trop tard peut nous conduire à ne plus nous réveiller à terme. 

Remettre en question un seul des éléments de ce paragraphe conduit à des apories logiques.

De nombreux observateurs ont déjà conclu à titre personnel que l’effondrement général était certain (à terme rapproché). Une petite minorité que l’extinction humaine était certaine (à terme plus rapproché que prévu statistiquement pour une espèce de mammifère comme la nôtre). Néanmoins vu l’incertitude radicale irréductible qui préside aux destinées du système Terre, il reste rationnel de continuer à essayer de « faire politiquement quelque chose », et donc d’encourager à la mobilisation générale et à la déclaration de l’état d’urgence écologique, au moins dans le doute que ce soit encore pertinent ! 

Le lecteur soucieux d’évaluer dans quelle mesure et dans quelle conditions l’État démocratique pourrait se transformer pour se hisser à la hauteur de l’urgence d’une manière réaliste, peut lire les ouvrages suivants :

– Paul Jorion et Vincent Burnand-Galpin : Comment sauver le genre humain, Fayard 2020, qui réhabilite la planification étatique et démocratique d’urgence en tirant parti de l’expérience historique et des nouvelles technologies.

– Thibault de La Motte et Cédric Chevalier : Déclarons l’État d’Urgence écologique !, Luc Pire 2020, qui préconise l’approfondissement de la démocratie pour la hisser à la hauteur de l’Urgence et éviter l’autoritarisme et la barbarie.

Les spéculateurs, très actifs en ce moment, seront peut-être intéressés par l’idée que ces ouvrages prennent de plus en plus de valeur à mesure que le réel renforce leur pertinence 😉 !